23/10/2013

Quitter l'€uro ? Un saut sans parachute

Pour l'exportateur pénalisé par le taux de change €uro – dollar, pour l'électeur qui prend connaissance du programme économique du Front National, pour l'agriculteur qui voit la politique agricole commune prendre des chemins de traverse, il est clair qu'il faut apparemment quitter la monnaie unique et se débarrasser de l'€uro.

 

Notre pays souffre : tant ses entrepreneurs que ses millions de salariés. Dès lors, la question de notre compétitivité est cruciale. On songe alors à la dimension du coût du travail aussi à la parité €uro-dollar. Il y a quelques années, Louis Gallois alors président d'EADS avait montré que 10 cents de différence représentait des millions d'euros pour le compte de résultat d'Airbus.

L'euro et le balancier entre la valeur faciale pour l'épargnant et l'aide à l'export :

L'euro, comme toute monnaie, est prise en étau entre son rôle d'appui tacite à l'action de nos exportateurs et son rôle de monnaie représentative du pouvoir d'achat des épargnants. Si l'on comprend l'importance de l'euro fort pour une Europe qui vieillit ( l'image d'Epinal de la " veuve de Carpentras " et de ses placements ), il serait illusoire et dangereux de ne pas prêter une oreille attentive aux cris de ses producteurs qui souffrent des conditions actuelles de parité. Un objectif de baisse de l'euro de 5% n'aurait rien de dramatique pour le rentier et aiderait l'industriel donc l'emploi. Et par ricochet, aurait un effet bénéfique sur la dépense publique que le chômage et les aides sociales corrélées viennent à aggraver.

L'euro comme monnaie internationale d'envergure limitée :

En fait, un des défis de l'euro, c'est qu'il n'ait pas réussi à s'imposer comme monnaie de libellé des échanges internationaux ( exemple des livraisons pétrolières ). Selon diverses sources, notre devise européenne était par ailleurs une monnaie de réserve à hauteur de 18% en 1999 puis de 27% en 2009. Mais conséquence des " secousses " ( incertitudes sur les dettes souveraines de certains pays d'Europe du Sud ) depuis 2008, le taux de réserves en euros des banques centrales des pays émergents et autres est revenu à 24% et semble encore orienté à la baisse. Autrement dit, la confiance attachée à notre monnaie commune n'est pas tournée vers un dynamisme prometteur aux yeux des grands argentiers des pays importants du futur planétaire.

L'impossible dévaluation, le contournement par la dépréciation :

L'économie politique suppose d'utiliser des termes exacts et, s'agissant de l'euro, bien des approximations sémantiques regrettables ont lieu. Ainsi lorsqu'on parle de l'ajustement à la baisse des salaires qui s'est effectivement produit en Espagne, au Portugal et dans une moindre mesure en Italie, il est souvent évoqué la notion de déflation qui vise le niveau général des prix et est abusivement utilisée pour nommer la dépréciation relative salariale. Effectivement en zone monétaire unique telle que l'euroland, on imagine mal une décision collective juridique de dévaluation de la monnaie ( surtout dans un univers de changes flottants ). Au sympathique café du commerce les citoyens peuvent parler de dévaluation, cela n'en demeure pas moins une fiction juridique et le recours à un terme inadéquat. Des économistes réputés ont eu recours au terme de déflation pour évoquer le dumping salarial qu'a imposé la politique de rigueur ( voire de franche austérité ) qu'ont eu à subir avec âpreté les pays du Sud. Là encore, ce terme est abusif par son extension. En revanche, ce qu'il faut impérativement noter, c'est que lorsque la monnaie unique est un corset excessif et que les finances publiques sont contraintes, la soupape de sûreté est hélas le niveau relatif des rémunérations d'où un euro antisocial à son corps défendant qui a accentué les dépréciations salariales.

L'euro et les mouvements géographiques :

Selon la logique classique de quête de sécurité et de rendement de l'épargne ( " fly to quality " ), il a été observé des mouvements de fonds internes à la zone euro qui ont abouti à des placements accrus en obligations allemandes. Ainsi, la peur du défaut de certains pays a renforcé cette notion subliminale d'euro-mark au détriment des autres produits publics proposés par d'autres pays. A regret, nous pouvons constater la montée d'un mouvement germanophobe dans notre pays – que l'éminent Pascal Ordonneau rapporte régulièrement sur ce site – que la réalité des transferts internes à la zone euro viendrait probablement renforcer voire décupler. Ce révélateur de l'inquiétude collective prouve de manière sonnante et trébuchante que si la zone euro venait à éclater, bien des investisseurs avisés ont compris quelle nouvelle monnaie nationale viendrait à s'apprécier contrairement à l'érosion des autres.

Quitter l'euro pour créer un incinérateur de patrimoine :

Pour ceux qui pensent que la France pourrait aisément quitter l'euro, il faut d'abord les rassurer. Les explications sur la complexité de l'opération sont à relativiser : une collectivité de décideurs a su nous faire migrer à la fin des années 90 vers l'euro, dès lors au nom de quelle logique impérieuse il serait impossible de faire le trajet inverse. En revanche, plus fondamentale est la question du bilan macro-économique de notre pays. Nous sommes une nation marquée par un chômage de masse hélas durable et par une dette publique de plus de 1.900 milliards à laquelle il faut rajouter les 3.100 milliards de dette publique dite hors-bilan (La dangereuse effervescence comptable de l'État et le vrai poids de la dette :  http://lecercle.lesechos.fr/node/78605/ ).

La seule charge de la dette ( les intérêts hors remboursement du principal ) représente déjà le premier poste budgétaire avec près de 48 milliards d'euros si les taux se mettent – comme c'est hautement probable – à remonter. Face à de tels fondamentaux, le nouveau franc subirait une dépréciation très certainement supérieure à 10% et possiblement proche de 20%. Quitter l'euro, c'est regarder votre livret A ou votre compte d'assurance-vie et l'amputer de près de 20% de sa valeur. C'est donc créer un incinérateur de patrimoine digne du billet de banque publiquement consumé par Serge Gainsbourg qui faisait déjà à l'époque référence à la pression fiscale.

Quitter l'euro pour vendre plus ?

Le véritable avantage de la sortie de l'euro est le coup de fouet, le booster, que cela induirait pour nos exportations. C'est assurément vrai pour l'agro-alimentaire, pour les biens d'équipement et d'autres secteurs. Mais si l'on prend le cas emblématique de l'automobile, il est connu que près de 60% des composants des véhicules assemblés en France viennent de l'étranger. Autrement dit, notre gain net de compétitivité doit inclure absolument le fait que les intrants seront pour plus de la moitié majorés de 20%. A y regarder de près dans certains secteurs, une dépréciation de 20% de notre nouvelle monnaie entraînerait un renchérissement des importations qui oblige à nuancer l'idée que la sortie de l'euro serait LA solution.  En fait de solution, nous pourrions être d'autant plus contraints que l'interpénétration des économies est un fait et que nos partenaires continueraient leurs vies. Ainsi, diverses simulations ont montré que le nouveau mark s'apprécierait d'environ 15% ce qui signifie que nous aurions un " gap " de près de 35% entre l'Allemagne et nous. Là encore, quitter l'euro pour vendre plus serait vite un slogan entouré d'épines au regard des réalités concurrentielles. Enfin, par précaution méthodologique, il faut rappeler que bien des éléments de notre compétitivité actuellement altérée viennent de facteurs hors-prix : qualité des produits, design, respect des délais de livraison, etc.

Quitter l'euro pour se faire acheter ?

Nous avons tous en mémoire cette sinistre histoire d'Arcelor croquée par Mittal au terme d'une OPA où une grande partie du prix a été payée en titres Mittal et non en cash. Que des pays aussi puissants que l'Espagne, le Luxembourg, la France n'aient pas réussi à mobiliser, avec l'aide de banques d'affaires, les moins de 6 milliards qui manquaient pour réaliser une contre-offre se paye maintenant en démantèlement d'un groupe qui voit inexorablement fondre ses effectifs en Europe. Cette histoire industrielle regrettable est à méditer. Tous les indicateurs convergent pour signaler que les groupes puissants des pays émergents souhaitent réaliser des acquisitions en Europe afin d'accélérer leur développement au travers de la maîtrise de technologies avancées que nous détenons. Quitter l'euro, c'est mettre une étiquette en baisse de 20% sur le prix de nos entreprises. Quitter l'euro, c'est organiser un bonus de 20% pour tout émergent en proie à une velléité d'OPA. Or, 20% dans une négociation de fusions-acquisitions est un chiffre plus que significatif. Il n'est pas besoin d'être Mathieu Pigasse ( Lazard Frères ) pour comprendre la fenêtre de tir que la sortie de l'euro ouvrirait. Oui, pour nos fleurons industriels ( Suez, Air Liquide, etc ) dont certains se croient intouchables, quitter l'euro c'est faire du discount avec leur prix d'achat et de la destruction d'emplois français dans une deuxième phase.

Quitter l'euro pour l'Everest de la dette ?

Les partisans de la sortie de l'euro sont très largement de bonne foi et gardent dans leur inconscient collectif l'agrément et l'efficacité des dévaluations compétitives, par exemple de nos amis italiens au début des années 80. A l'époque où la politique agricole commune a failli exploser et qu'il a fallu inventer cette usine à gaz nommée : montants compensatoires monétaires. ( filière avicole en Bretagne en danger, déjà à l'époque ). Le seul défaut profond de leur approche est simple à visualiser. Nous devons actuellement des milliards de dettes publiques libellées en euros. Si nous dévaluons de fait en quittant l'euro, cette dette restera facialement en euro et sera convertie par nos créanciers dans leur monnaie d'origine ou dans notre nouvelle monnaie. Autrement dit, quitter l'euro, c'est augmenter de 20% la hauteur de l'Everest de notre dette en faisant le pari que notre choc positif de compétitivité nous permettra d'absorber ce delta additionnel nominal d'endettement. Or, si l'on se remémore que nous sommes en face de plus de 5.000 milliards de dettes implicite ( hors-bilan ) et explicite ( 1.900 mds ), cela veut dire que nous nous engageons sur la route d'un pari à 1.000 milliards. En conscience et posément, je considère humainement les personnes qui veulent quitter l'euro mais j'attire leur attention sur cette roulette russe. Si le pari échoue, nous serons sous tutelle internationale comme bien des pays dont la Grèce.

En guise de conclusion :

Quitter l'euro ressemble à ce slogan de Mai 68 : " Arrêtez la terre, j'ai le mal de mer " et représente un risque global qui nous parait trop fort au regard des inconvénients plus que probables. Chacun aura sa conviction sur un tel sujet mais n'oublions pas que l'euro souffre de déficit d'Europe ( pas d'avancées depuis dix ans en matière de convergence économique, fiscale, budgétaire ) et que des hommes d'immense qualité comme Jean-François Deniau manquent au débat. Les méandres de Bruxelles ont été le boa constricteur de l'euro dès que la conjoncture a été mauvaise. Pendant des décennies, la France a apporté son parapluie nucléaire à l'Allemagne qui nous fournit actuellement un parapluie anti-spéculation sur nos taux d'OAT. Nous sommes trop fiers pour le voir : si nous quittions l'euro, à coup sûr, nous aurions à payer pour le comprendre. A moins que l'Allemagne exaspérée ne prenne les devants. (  Allemagne exaspérée et syndrome de la Mitteleuropa : http://lecercle.lesechos.fr/node/71660/  )

Jean-Yves ARCHER

Economiste

cabinetarcher@orange.fr

 

 

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