10/09/2012

Deux récentes décennies de l'Europe : le temps des épreuves.

A l’échelle du temps de l’Histoire, nous savons bien que deux décennies ressemblent à une poussière comme auraient pu l'écrire l’éminent Fernand Braudel ou le démographe Pierre Chaunu voire le philosophe Jankélévitch. Pour l'Europe cette poussière a eu le nom d'épreuves.

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Oui, depuis vingt ans et le célèbre Traité de Maastricht de Septembre 1992, bien des épreuves ont été imposées à l'Union. Certains diront que c'est ainsi depuis le Traité de Rome de 1957 et considéreront de manière martiale que regarder les vingt ans passés n'a que peu de sens.

Et pourtant, la configuration que le réel nous impose de manière tangible – là, sous nos yeux - est plus complexe : depuis un peu plus de vingt ans, l’Europe a fait des pas de géant mais on dirait que ses ailes – telles celles de l’albatros de Baudelaire – la privent de décoller.

Les politiques ont-ils perdu la flamme des Pères fondateurs ?  L'univers administratif de Bruxelles a-t-il basculé vers des formes bureaucratiques et technocratiques ?  Les citoyens sont-ils encore à bord ?  Autant de problématiques sérieuses qui se posent.

Le passé est supposé éclairer l’avenir. Soit. En toutes hypothèses, comme l’a écrit le Doyen Maurice Hauriou ( fin constitutionnaliste ) les Textes fondamentaux encadrent au quotidien l’action démocratique des gouvernants. Ainsi, il y a déjà vingt ans et demi que le fameux traité de Maastricht a été signé en date du 7 Février 1992 préalablement à sa ratification par référendum en date du 20 Septembre 1992.

Les républicains que nous sommes noteront que feu le Président de la République avait retenu la date des deux cent ans de Valmy pour cet appel à consultation populaire et nous savons bien qu’il laissait fort peu de place au hasard en général et surtout lorsqu’il traitait une grande affaire.

L’Acte unique et les peurs irrationnelles

Ce Traité de 1992 faisait suite à l’Acte unique signé en 1986 qui avait pour noble boussole : la liberté. Liberté de la circulation des marchandises et des services, liberté des prestations ( banques, assurances, transports, liberté d’installation ), liberté de circulation des personnes à compter du 1er Janvier 1993 et liberté des capitaux à partir du 1er Juillet 1990. Cette avancée majeure a été le fruit de travaux acharnés de personnes comme le Président Jacques Delors mais aussi de Gaston Thorn ou de Monsieur Gensher.

Par-delà des efforts de communication de portée cosmétique, les classes politiques n’ont pas su démontrer aux opinions publiques que ce surcroît de libertés était le gage de progrès économique et de qualité de vie. A l’inverse, un frisson d’inquiétude a parcouru les peuples à qui des hommes sans belle envergure ont vendu l’idée d’un grand chambardement. Des dizaines de livres se sont écrits et bien vendus sur le futur tremblement de terre de 1992. Même Maître Bruno Boccara a été jusqu’à publier « La grande peur de 1992 » ( 1988 ).

L’impact déterminant du Président français en 1992

Pressentant que la tendance n’était pas bonne, François Mitterrand – au prix, ce soir-là, d’un incontestable courage physique – a décidé d’affronter dans un dialogue républicain – davantage qu’un débat, fonction oblige – le meilleur des opposants à la cause du Traité en la personne de Philippe Séguin. Celui-ci fut méthodique et précis dans ses arguments qui auraient pu objectivement emporter un vote majoritaire tant les conditions étaient tangentes. L’ancien élu de Château-Chinon fut tout aussi méthodique mais il sut apporter ce que le futur premier Président de la Cour des comptes avait sous-estimé : une part de rêve.

Oui, si vous regardez à nouveau cette émission, on doit convenir de la souffrance physique que porte le visage d’un homme qui n’a pas omis un instant son rôle et son devoir face à l’Histoire. Un vieux Maréchal qui tua la démocratie en 1940 a osé dire qu’il faisait don de sa personne à la France : ce soir-là, en Sorbonne devant les yeux ébahis du présentateur Guillaume Durand, c’est Morland ( nom de F. Mitterrand dans la Résistance ) qui est sorti des bois du Morvan pour porter fièrement le drapeau de notre Europe.

Sans son engagement physique, intellectuel et véritablement politique, le Traité ne serait pas passé et l’homme du bocage vendéen ( Philippe de Villiers ) aurait crié à la victoire là où notre part de continent n’aurait perdu que 20 ou 30 ans pour aller vers le chemin de la convergence voire de l’unification.

La Suisse dans l’Union ?

Le temps passe et les paroles s’envolent sauf pour ceux qui veulent prendre le temps d’analyser les choses. Lors du dialogue avec Philippe Seguin, le Président a formellement dit une chose importante : selon lui, la capacité d’attraction de la future monnaie unique ( apparue en 1999 pour les marchés financiers et en 2002 comme monnaie fiduciaire ) pourrait attirer la Suisse et enclencher son processus d’adhésion à l’Union européenne.

La crise actuelle de notre monnaie

Un peu plus de 20 ans après, nul ne sait si la Grèce peut et doit rester dans la zone Euro et donc dans l’Union. Pour avoir écrit à plusieurs reprises sur l’avis de tempête qui rôde autour de la situation espagnole, notre monnaie commune est objectivement dans une configuration soutenable mais dangereuse.

Notre vive crainte vient de la lassitude croissante de l’opinion allemande qu’il faut tenter de résumer. Ce grand pays a clairement envie d’Europe politique et son commerce extérieur démontre qu’il a besoin de partenaires solvables à ses portes mais il escompte des partenaires rigoureux.

Prenons quelques instants d’importance sur l’aspect politique. D’abord parce que, selon nous, en fidélité à un de nos mentors en Sorbonne – le Doyen Henri Bartoli -, la science économique peut s’isoler dans sa technicité réelle ou apparente là où l’économie politique doit parvenir à demeurer au cœur de la Cité et du fait social.

Trois faits historiques éclairent la situation allemande

L’entre-deux-guerres a fait naître l’irréversible crainte de l’inflation. Le syndrome de la brouette de billets pour aller faire ses courses alimentaires explique la peur de la création monétaire que la politique de la BCE poursuit toutefois en frôlant les lignes de l’article 123 du Traité de Lisbonne.

La chute du mur de Berlin en 1989 a induit la notion de sacrifice national pour la cause de la grande réunification. Dès lors, nombre d’Allemands ne veulent pas voir dilapider tous leurs efforts de rigueur du fait de soutiens massifs à des pays de l’arc du sud de l’Union.

La structure démographique ( vieillissement ) explique la sureprésentation électorale des personnes âgés qui veulent voir un Euro fort garantir leur régime de retraite par capitalisation.

Crainte de l’inflation, sens de la rigueur budgétaire, prédisposition pour une monnaie de rentiers sont trois éléments profondément ancrés et on imagine les raisonnements de ce peuple lorsqu’il lui est médiatiquement ou politiquement expliqué les larges défaillances de la collecte fiscale en Grèce ou les taux d’endettement de certaines Régions autonomes d’Espagne.

Tabula rasa ?

Selon nos informations, les Allemands – pour une part croissante – doute de tout l’édifice et sont prêts à raisonner « tabula rasa » : soyons lucides, face à la situation de Madrid, Athènes et Rome – voire Paris -, un nombre conséquent d’Allemands ne cessent de s'interroger quant à leur sortie et de l’Union et de l’Euro.

Le risque de scission de l’Euro

Les calculs économiques sont complexes mais nous savons qu’il y aurait une demande mondiale de détention d’Euromarks alors que l’Euro est désormais une monnaie de transaction pour les peuples qui l’ont adopté et en même temps une monnaie spéculative par le biais des dettes souveraines ( libellées en Euros ). Notre beau rêve collectif de « Sauvons l’Europe ! » et de voir l’Euro être une monnaie de réserve et parallèlement une part croissante des échanges mondiaux libellés en cette monnaie est désormais évanoui pour de nombreuses années voire pour des décennies.

Le premier échec de la zone Euro, c’est donc cette faiblesse croissante d’attraction là où une part du peuple allemand sent confusément que « sa » nouvelle monnaie échapperait totalement à cet écueil.

L’échec corrélé de notre zone monétaire, c’est que bien des citoyens dans d’autres pays ont la même idée. Par exemple de créer un Euromark et de s’y raccrocher à 3 ou 4 pays. Comme par hasard opportun, ceux des pays qui sont dans l’hinterland de la sphère productive allemande. On aurait ainsi une monnaie de type Mitteleuropa qui aurait des caractéristiques de zone monétaire optimale, chère à l’éminent Christian Saint-Etienne, du fait de la faible divergence des économies et dont les citoyens électeurs seraient satisfaits. A quelques mois des élections générales allemandes, nul ne peut nier l’existence de ce courant d’influence qui file à la vitesse de Usain Bolt.

Les équations de la rentrée

Nous avons procédé – sur ce site ( "Bourrasques à Madrid" ) à l'examen des pivots de la situation espagnole et il ressort de notre étude qu’un deuxième plan de sauvetage bancaire accompagné d’un soutien en matière de dette souveraine s’inscrivent dans l’ordre de la nécessité.  Sans parler de l’opinion publique allemande en période pré-électorale pour la Chancelière ( voir supra ), comment les pays de l’Union vont-ils parvenir à satisfaire ces exigences marquées par l’urgence ?

A la mi-Juillet 2012, Moody’s a bousculé la situation en dégradant l’Italie de deux crans passant de A3 à Baa2. L’analyse de cette agence mérite attention car elle est potentiellement pertinente et crédible. Moody’s considère que les situations grecques et espagnoles peuvent avoir un impact sur la péninsule et lui imposer « de connaître une hausse brutale de ses coûts de financement ou de ne plus avoir accès aux marchés financiers » alors même que le pays est en récession ( voir PIB contracté de -0,8% au premier trimestre et de -0,7% au deuxième ).

Autrement dit, l'étincelle a toute probabilité de venir de Madrid mais de contaminer Rome et ainsi faire plonger les deux pays, à quelques semaines près, dans des demandes d’aides via le MES ( Mécanisme européen de stabilité ) qui a repris ce qui avait été initié les 9 et 10 Mai 2010 lorsque les ministres des Finances ont adopté la création de MESF et du FESF.

Là, il faudra sauver l’Europe !

Par-delà l’essentiel coût de cette aide et son financement prosaïquement concret ( combien de dizaines de milliards ? ), il faut revenir sur les débats allemands et, par exemple, sur la position de plusieurs hommes politiques et leaders d’opinion qui considèrent que le MES tend à dissoudre la souveraineté des Etats désormais soumis à une doctrine budgétaire impérative décidée par des équipes de fonctionnaires de l’Union.

Fait aggravant pour nos amis d’Outre-Rhin, ils considèrent que leur pays va se trouver dans la position d’une caution solidaire et indéfinie vis à vis des dettes des Etats défaillants. Autant dire que l’aide accordée sera conditionnée à des mesures complexes à endurer pour des peuples habitués à être gouvernés par des hommes et des femmes laxistes.

Les perspectives pour 2013

Les partenaires commerciaux de l’Allemagne ( France incluse ) seront majoritairement en récession et impliqués dans des plans de rigueur probablement auto-récessifs.

L’excédent commercial allemand ( désormais inférieur à 20 milliards d’Euros ) risque d’en être affecté et par causalité primaire le niveau d’activité productive.

Ce retournement de conjoncture risque d’aller jusqu’à un mouvement de contraction du PIB au moment où on entend déjà des rumeurs de plans de restructuration chez Siemens ou Opel, il est par voie de conséquences légitime de tabler sur une hausse du chômage.

Cette configuration macro-économique et la discipline du MES pourraient conduire les agences de notation à être plus stricts avec l'Allemagne.

Le désir d’Europe

Quand on est Français et que l’on écrit au sujet de l’Allemagne, on ne peut rester dans une logique technicienne car l’Histoire est toujours présente comme l’a souvent démontré le Professeur Alfred Grosser.

En pensant aux saignées que notre passé commun nous a imposées, il faut tenter de montrer à l’Allemagne son intérêt d’être quasi-leader d’un bloc de plus de 400 millions d’habitants.

Sortons des salles de réunions qui s’achèvent presqu’à l’aube à Bruxelles avec des diplomates fatigués tels des automates en fin de parcours, fuyons les salons où on pense que la France et l’Allemagne pourraient jouer ensemble la carte de la scission de l’Euroland : notre pays ne serait pas suivi par les marchés et les investisseurs internationaux.

Nous avons, conformément à l’analyse de la Cour des comptes, 33 milliards d’économies à réaliser in concreto l’an prochain lors d’un cycle récessionniste. L’Allemagne n’a pas cette contrainte.

De surcroît, elle dispose de vrais taux d’intérêts négatifs dans ces émissions d’emprunts d’une duration supérieure aux nôtres : comparez les deux « bonnes nouvelles » des taux négatifs est trompeur car seuls les Pays-Bas, l’Allemagne et la Finlande ont des taux négatifs à deux ans. Les nôtres sont entre trois et six mois. L’analyse est encore plus nette si l’on regarde, de manière pertinente, les CDS ( Credit default swaps ) souverains qui sont un marqueur de la confiance : objectivement, l’Allemagne et la Norvège sortent de la mêlée et la position de la France est très moyenne.

Il faut montrer à l’Allemagne un dessein européen pour qu’elle ait envie de suivre ce cap : cela serait un vrai sauvetage de notre belle Europe.

François Mitterrand, qui avait connu la Guerre, a tendu une main à Verdun au Chancelier Kohl le 22 Septembre 1984 afin de tenter de fermer ce satané livre de la germanophobie.

La dernière campagne présidentielle française a malheureusement été le siège de mots malheureux que de fins connaisseurs de l'Allemagne comme Messieurs Bruno Le Maire et Jean-Marc Ayrault ont du déplorer en leur for intérieur car ils savent que tout peuple peut être susceptible. De même les récentes déclarations du début de la semaine du Président Mario Monti – l'homme qui fit échouer la fusion de Péchiney avec deux concurrents par manque de vision et faux pointillisme – dépassent tout simplement l'entendement et sont techniquement contestables.

Dans ce climat pour le moins dégradé entre dirigeants,  il revient à François Hollande et d’autres Chefs d’Etat de montrer dans une certaine urgence à l’opinion allemande les possibilités de demain comme un étudiant les voit grâce au programme Erasmus.

Faute d'agir vite avec des projets politiques ( relance de politiques communes, gestes très symboliques, etc ), la sphère économique et financière du projet européen va accaparer tout l'esprit des dirigeants avec les risques liés.

Si tout se focalise sur l'urgence des plans de sauvetage, rien de grand – à l'échelle de l'Histoire – ne sera accompli. Comme l'a magistralement démontré Edgar Morin : " A force de sacrifier l'essentiel pour l'urgence, on finit par oublier l'urgence de l'essentiel ".

En une phrase se trouve ainsi résumé le grand défi des mois à venir.

Le 12 Septembre

Faute de donner sous un mois un « désir d’avenir » commun à l’Allemagne, on peut craindre que les errements de Madrid ou tout autre évènement similaire ne finissent par éroder et laminer les convictions européennes de la Nation notamment unie par Bismarck.

Les choses sont techniquement simples et la porte de sortie sera le 12 Septembre. Ce jour-là, certains Allemands d’une certaine culture historique se souviendront que le frère de Charles Quint à savoir Ferdinand 1er du Saint-Empire fût élevé en Espagne puis promu Empereur romain germanique en 1556.

4-5-6 : 456 ans plus tard, le 12 Septembre 2012 la Cour Constitutionnelle de Karlsruhe doit se prononcer sur la constitutionnalité du traité relatif au MES.

Telles les minutes qui précèdent un verdict de Cour d'assises, ce jour sera déterminant. Ainsi ce sont de fins et respectables juristes de haut rang qui vont avoir l’essentiel du fin mot de l’histoire de l’Euro.

En cas de refus de ce traité alors posé comme inconstitutionnel, chacun pressent l’onde de choc.

François Mauriac, marqué par les grands conflits, avait écrit dans son bloc-notes : « J’aime tellement l’Allemagne que je préfère qu’il y en ait deux »  (NDLR : RFA et RDA ).

Le 13 Septembre au matin, nous saurons tous si nous allons vers deux monnaies dans notre zone Euro actuelle à horizon moyen-terme.

Si vous me permettez une remarque de conclusion non confidentielle et cohérente avec mon adhésion à l'Association «  Sauvons l’Europe ! » (fondée par Maître Jean-Pierre Mignard et Joël Roman) : j’aime tellement l’Euro que je préfère qu’il n’y en ait qu’un.

Aujourd'hui, 13 Août : un mois nous sépare du lendemain de ce jugement capital.

Aujourd'hui, 13 Août : 51 ans nous séparent de l'édification du mur de Berlin que nul ne saurait oublier tant il est présent dans les consciences européennes.

L'albatros communautaire a du mal à décoller mais il est l'ami d'un oiseau nommé colombe de la paix car comme l'a si bien dit avec ses dernières forces ( au Parlement européen le 17 Janvier 1995 dans une allocution hautement historique sur plus d'un point ) François Mitterrand : " Le nationalisme, c'est la guerre".

 

http://www.lesechos.fr/investisseurs/actualites-boursieres/reuters-00459386-mario-monti-sort-les-griffes-contre-l-allemagne-351590.php

http://www.youtube.com/watch?v=j1C40Bo7fE8

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