30/08/2012

Où va l'Europe ?

L'Europe avait été moquée en 2003 par Donald Rumsfeld, ancien secrétaire d'Etat à la Défense des Etats-Unis du Président Georges W. Bush : celui-ci avait parlé de vieille Europe à l'Ouest par opposition au dynamisme des anciens pays de l'Est. Cette phrase blessante est désormais rangée dans un placard de la petite histoire car c'est toute l'Europe qui souffre de la crise ou plutôt des crises. Alors tentons – près de 10 ans après – de poser un regard analytique pour savoir où va l'Europe ?

L'Europe des 27, c'est d'abord une population immense d'un peu plus de 450 millions d'habitants où le vieillissement se poursuit inexorablement : ainsi plus de 17 % d'entre nous a plus de 65 ans et nous savons bien que ce mouvement est une tendance lourde. Autrement dit, la question de la dépendance et du coût du quatrième âge ( à partir de 80 ans ) va être de plus en plus aigüe pour des budgets publics qui sont soumis aux tensions que chacun a en tête.

Deuxième variable démographique, les jeunes ont une vie qui n'est pas comparable avec celles des jeunes des années 70 à 80.  Avoir 20 ans à Montauban, Morlaix ou Mulhouse n'est pas chose facile. La précarité de l'emploi est un fait et nous devons piteusement nous souvenir des discours des années 1980 du Cnpf ( désormais Medef ) d'Yvon Gattaz qui suppliait avec son style inimitable le Président Mitterrand de libéraliser le marché du travail. L'économie a rattrapé les souhaits des plus libéraux tels Alain Madelin ou Alain Minc et désormais les jeunes ( même bien diplômés ) connaissent par cœur la séquence : stages pas ou mal payés, contrats à durée déterminée à temps partiel, refus du bailleur d'accepter une location faute de ressources, retour chez les parents ( phénomène Tanguy ), difficultés à fonder un foyer, etc.

De surcroît, alors que la protection sanitaire des jeunes ne cessait de progresser depuis les années 1960, de nombreux indicateurs rapportent le mal de vivre de la jeunesse : résurgence de la tuberculose, cas d'addiction alcoolique sévère ( binch-drinking ), essor des consommations de stupéfiants et nécessité d'avoir des rapports sexuels protégés.

La jeunesse du début des années soixante tâtonnait dans bien des domaines, celles des années 70 a connu liberté et plaisir : aujourd'hui – en toute objectivité posée – il faut du sang-froid pour construire sa vie dans tous les compartiments précités. Mieux il faut beaucoup plus d'efforts et ne pas verser dans le découragement du haut de ses vingt ans. Par-delà des objectifs d'ordre politicien, on voit bien pourquoi le Président Hollande a voulu s'adresser à la jeunesse de France : avoir des millions de personnes, forces vives de la Nation, qui frissonnent face à l'avenir n'est pas un atout pour un pays.

Nous avons parlé de Montauban, Morlaix ou Mulhouse mais que dire d'Athènes ou Madrid ou Dresde ?  Avoir vingt ans là-bas est encore pire tellement la précarité a été laissée à sa liberté la plus sauvage. Tous les économistes du travail évoquent des salaires de 300 Euros en Allemagne pour certains petits boulots. Et que dire de la quasi-mendicité de certains jeunes diplômés grecs.  Enfermés autour des tables ovales assez luxueuses de leurs salles de réunions, les dirigeants de l'Europe n'ont pas vu que le peuple avait perdu sa boussole, sa foi en l'avenir. Ils n'ont pas ressenti que les gens ne construisaient plus leur avenir tels des acteurs de leurs vies ( L'acteur et le système, Michel Crozier et E. Friedberg ) mais étaient cantonnés au rôle passif et brutal d'une boule d'acier dans un vieux flipper de nos cafés d'autrefois.

Qui, entre 30 et 50 ans, peut maintenant bâtir un plan de carrière ?  Les gens de 80 ans, qui ont eu le courage de reconstruire les ruines de l'Europe et d'alimenter les Trente Glorieuses chères à Jean Fourastié, n'ont très souvent connu qu'un métier dans toute leur vie et deux voire trois employeurs. De nos jours, bien des gens sont obligés de se reconvertir, de changer de métier, de sauter les marches de la marelle de l'emploi sans voir de ciel bleu au bout du chemin.

De tout ce rapide rappel descriptif, il ressort deux mots-clefs : le stress et la mobilité.

Le stress atteint des millions d'Européens et est un fléau social par ses conséquences médicales. La mobilité est génératrice de pertes de racines, de liens sociaux tissés avec le voisinage, etc. Elle induit plus d'individualisme en cassant les repères habituels de la vie en société.

De nos jours, nous avons réussi l'Europe de la logistique et une cartouche d'encre toner fabriquée en Roumanie est le lendemain soir sur votre bureau parisien. Hélas le noble principe ( en termes de libertés publiques ) de libre circulation des hommes et des marchandises s'est accompagné d'une fébrilité affectant la résidence du facteur travail.

Vieillissement, malaise profond des jeunes, stress des travailleurs, travailleurs pauvres, mobilité subie et violences du salariat moderne qui jette par-dessus bord dès 53 ans ou parfois avant.

Le constat peut paraître rude : c'est la réalité qui est impitoyablement rugueuse.

Et pourtant, l'allongement de la durée de vie, les progrès phénoménaux de la médecine, les avancées de la domotique, le début de résultats probants en matière de défense de l'environnement, les facilités de l'économie numérique, le maintien de la paix, etc sont des atouts que l'Europe détient et déploie avec brio.  Loin d'être euro-pessimiste, nous affirmons que le mot qu'il faut que nos gouvernants retrouvent promptement dans leurs sacoches est celui de considération.

Quand un chauffeur de bus accepte de perdre quelques secondes sur son tableau de marche pour qu'une vieille dame ait le temps de monter à bord, il fait œuvre de considération.

Quand le fougueux Daniel Cohn-Bendit s'emporte au Parlement Européen en Janvier 2012 devant les initiatives constitutionnelles de Viktor Orban en Hongrie, on peut déceler un alliage fait de démocratie et de considération.

A quel moment, voit-on de la considération, chez les membres de la Commission ?

On voit parfois ses hommes et ses femmes faire preuve de commisération ponctuelle ce qui n'est pas la même notion.

L'Europe, après l'adoption du Traité de Maastricht, devait consolider l'Euro par des pas vers la convergence budgétaire et politique. Au lieu de cela, l'axe franco-allemand de l'époque n'a été préoccupé que par l'élargissement.

En droit des sociétés, on rédige d'abord les statuts avec les primo-détenteurs du capital puis on fait adhérer à ceux-ci les nouveaux actionnaires. Là, sur une question aussi complexe, on a d'abord ouvert les portes puis commencer à négocier un texte indigeste et invendable au peuple. L'Histoire retiendra que Jacques Chirac ( pour bien des raisons...) n'a pas voulu rejoindre la coalition contre l'Irak : d'ici dix ans, le jugement de l'Histoire sera sévère pour l'homme qui a poussé l'Allemagne d'alors à jouer la carte de l'élargissement plutôt que celle de l'approfondissement qu'appelaient de leurs vœux des personnalités qualifiées comme Jacques Delors, Helmut Kohl, Joskha Fischer ou Hubert Védrine.

A la question capitale de l'avenir de l'Europe en termes de fonctionnement institutionnel, nul ne saurait répondre en sifflotant comme un oiseau sur un fil téléphonique. Depuis l'échec du référendum en France de 2005, les gouvernants se méfient des processus de ratification et de l'autre côté, les peuples ont bien compris le manœuvre du Traité de Lisbonne.

Inquiétude électoraliste d'une part, méfiance quant au détournement de votes d'autre part.

Dans ces conditions, on est loin du message d'un des pères fondateurs de l'Europe : " Nous ne coalisons pas des Etats mais unissons des hommes ".  Jean Monnet.

Au plan opérationnel, il faudrait nettoyer ce Parlement européen du poids de certains lobbies et se souvenir que la Grande-Bretagne s'est d'abord construite autour d'un Parlement digne de ce nom. Sous réserve de rectitude, seul le Parlement pourra hisser haut le pavillon d'une démocratie et éviter – par exemple - de rétablir le travail des femmes la nuit sous la pression détestable de petits messieurs qui s'enrichissent sur la planche de la flexibilité du travail et ne sont que des planches pourries prêtes à tous types de transactions pour parvenir à leurs fins.

Un nouveau Parlement digne de son miroir face à l'Histoire, vite !

Nous pourrions poursuivre la démonstration, pièce d'horlogerie par pièce d'horlogerie, des dysfonctionnements de Bruxelles ( vache folle, etc ).

Il suffira de conclure, de manière un peu sidérée, sur la dernière actualité.

En 2008, lors de la crise bancaire et de la profonde crise inter-bancaire, les hauts responsables de Bruxelles ont convaincu les Gouvernements qu'ils n'y avaient que les Etats nationaux qui pouvaient aider directement leurs banques.  Puis depuis des mois, il est dit au peuple grec que l'austérité est inévitable en échange du soutien de la troïka, FMI en tête lorsque Madame Lagarde n'a pas la tête accaparée par les enfants du Niger.

Puis, Michel Barnier évoqua il y a quelques jours la situation espagnole : soutien de 100 milliards d'Euros directement au système bancaire sans contreparties demandées à l'Etat.

Vu d'un point culminant historique gaulois ( Bibracte dans le Morvan ), on a envie de sourire de voir toutes ces déformations de positions de principe. De bien drôles de généraux en somme....

Vu d'un point de vue de droit romain, appuyé par Tocqueville, on demeure songeur ou prêt à dire que si cette " solidarité de place " inter-banques avait été mise en route en 2008, nous serions en possibilité d'éviter la récession de 2012-2013 :  Merci Monsieur Manuel Barroso.

Vu d'un point de vue plus simple, on se dit qu'il doit être très difficile d'être un professeur d'économie dans un lycée de la banlieue d'Athènes et d'expliciter l'actualité de Bruxelles.

Si d'ici quelques mois, une ou plusieurs Nations grondent, nous pourrons tous méditer la phrase alors prémonitoire de Paul Valéry :  " L'Europe n'aura pas eu la politique de sa pensée " ( in Regards sur le monde actuel ).

En 1983, alors que les tensions internationales existaient en profondeur, le Président François Mitterrand déclarait devant le Bundestag :  " Les missiles sont à l'Est mais les pacifistes sont à l'Ouest ".

Près de 30 ans après, certains pensent que nous entamons les trente piteuses ou les trente douloureuses ( Augustin de Romanet ) : nous n'adhérons pas à cette vision car les avancées des gains de productivité sont telles, de décennie en décennie, que l'avenir peut être convenable.

A une condition, que des gouvernants se lèvent et fassent un serment : " Oui, nous ferons tout pour que la considération des travailleurs soit réhabilitée et construire une Europe compétitive mais harmonieuse ".

Pour l'heure, la route est incertaine. Il est des firmes où le DRH touche une prime personnelle ( non imposable...) lorsqu'il parvient à ne pas abonder tous les fonds auxquels ont droit des salariés placés sous le signe de la rupture conventionnelle.

Si telle doit être la pensée de l'Europe, alors ne soyons pas surpris par des mots simples comme violences urbaines, conflits inter-ethniques et rejet du monde du travail au profit d'une économie souterraine déjà bien vivace et attractive....

Related Links

Partner Links