08/05/2013

La crise pour trois ans ?

2008 a été l'année du choc et de la surprise. Puis nous avons été nombreux à penser à une crise majeure d'adaptation qui durerait environ 3 ans. En 2011, nous escomptions l'éclaircie. Résultat, en 2013, il est réaliste de formuler l'hypothèse d'une crise d'ampleur sérieuse et encore triennale.

 

 

Lorsque nos professeurs d'économie nous expliquaient la crise de 1929, pour ceux qui sont issus du baby-boom donc des Trente glorieuses, cela paraissait une histoire ancienne et certainement pas répétitive. Nous pensions ne jamais connaître ce que Robert Salais a appelé dès 1980 le chômage de type " file d'attente " par référence à cette singularité française : la durée de présence en situation de perte d'emploi.

Les dernières études de Pôle emploi sont assez alarmantes : cette durée du chômage dit frictionnel continue de s'accroître selon les métiers et d'autre part, on relève de plus en plus fréquemment que la reprise de l'emploi implique l'acceptation de conditions globales ( salaires, mobilité, éloignement du domicile, etc ) plus pénalisantes qu'auparavant.

Le premier constat est donc d'affirmer, avec le recul de ces cinq années de crise, que le chômage ne permet ni un rebond ni un simple changement mais souvent une régression. D'où le thème hélas fondé de la peur du déclassement social que nous avions évoqué sur et que les mois confirment.  ( Crise et peur du déclassement social ).

 

Par les destructions de valeurs, accrues par les nouveaux référentiels comptables, et par la succession de prises inconsidérées de risque par certains agents économiques ( Banques, Etats ), la période présente se caractérise par des lignes de fracture plus périlleuses que celles des années 30.

 

Si les amortisseurs sociaux ( à commencer par l'Unedic ) permettent d'absorber une partie de la violence de la mutation économique en cours, il faut – à titre de deuxième élément de constat – mesurer l'effilochage voire la désintégration de certains de nos secteurs productifs. Machine-outils, machinisme agricole, automobile, téléphonie, etc sont des pans entiers de notre industrie qui se sont délocalisés ou ont été anéantis par la concurrence mondiale. Si Lafarge, L'Air Liquide, Faiveley industries présentent sur la dernière décennie un solde net positif d'emplois, que penser de Renault, Alcatel et autres.

 

Partant de constat sectoriel ( méso-économique ), il faut avoir la lucidité d'énoncer que notre pays a souvent un conglomérat de décideurs qui raisonne en termes de retour sur investissement ( ce qui est légitime ), de chiffre d'affaire ( ce qui se conçoit ) mais de moins en moins en termes d'effectifs.  Messieurs Claude Bébéar, François Michelin, Henri Lachmann et quelques autres avaient la fierté de créer de grands groupes où la notion de personnel employé avait une valeur intrinsèque. Ils étaient bien évidemment des responsables exigeants mais ils n'auraient jamais dit une phrase récemment émise en privé par un haut décideur : " Avoir des collaborateurs c'est bien, mais l'avantage d'une machine c'est qu'elle n'a pas la grippe ou des besoins de RTT ".

Dans une combinaison de facteurs de production ( capital, travail ), le salariat est un objet mal identifié par une certaine élite qui ne voit que les inconvénients et gomme de manière inexacte les avantages.

José Bidegain et surtout Antoine Riboud n'avaient de cesse de répéter qu'ils aimaient voir remplis de voitures le parking de leur personnel. Danone n'est pas un échec ? Et pourtant le malicieux et infatigable Antoine Riboud ne cessait de dire que son rêve, " c'était de bâtir une cathédrale ". Avec des compagnons ( sic ).

Tant à l'âge de la formation des managers qu'au moment où ils accèdent aux plus hautes fonctions, notre pays présente un déficit d'appétence pour le facteur humain strictement à l'opposé des géants nord-américains qui innovent en gestion des ressources humaines comme Google, Microsoft ou évidemment Apple.

 

On peut cancaténer des propos bienveillants dans des colloques ( pour attirer de nouveaux talents...), cela ne revient pas à dimensionner de manière idoine l'être humain dans l'acte de production.

L'exemple récent de Caterpillar en Belgique qui va supprimer plus de 1400 emplois sur 3700 près de Charleroi alors que ses fonds propres mondiaux ont augmenté de 7 milliards et son bénéfice net de 3 milliards rapporte cette quasi-aversion pour le travailleur de l'Europe développée. Cette présomption de coût comparé défavorable au travailleur est compréhensible à l'échelle planétaire mais cela signifie que, décision après décision, l'Europe est chaque mois davantage placée en hémorragie de consommateurs solvables.

 

Or, troisième élément de constat, la crise nous jette au visage un magnifique nœud gordien : celui qui unit l'offre et la demande en cette période. D'un côté, la contraction du pouvoir d'achat et le comportement d'épargne de protection ont pour conséquences de faire stagner la demande. Qui achète un bien durable non indispensable en ce moment ? Qui cède encore à des achats d'impulsion ? Des millions de citoyens ne se reconnaissent plus que dans la notion sévère d'achats de stricte nécessité. D'un autre côté, nouée à cette contraction de la demande, se trouve le tassement préoccupant de l'investissement. Parfois expliqué par les tensions de trésorerie, il est aussi issu de la faible propension à investir quand la demande solvable anticipée ( voir Keynes ) parait insuffisante. De surcroît, il serait inexact de nier que des propos haut en couleurs et assez anti-patronaux ont depuis près d'un an contribué à geler des projets voire à générer un flux d'expatriations.

 

La France que nous aimons a donc un défi considérable en termes d'emploi tant le chômage devient un fardeau pour le reste de la Nation via l'impôt, le coût social de la désespérance, les effets d'aubaine et parfois la contribution à une certaine délinquance. Pour l'heure, la boite à outils exposée par le leader du pays rappelle davantage le livre de Jacques Attali ( " La parole et l'outil " ) que celui de François Mitterrand ( " Ici et maintenant " ).

Nous avons déjà écrit que l'idée d'une inversion de la courbe du chômage avant fin 2013 était " une insulte à l'intelligence " et nous maintenons hélas notre propos. Hélas car il sera factuellement vérifié. Hélas car le démenti cinglant que le proche avenir va donner à ce propos ne manquera de faire se répandre non pas une odeur de lavande mais un parfum délétère venu d'un peuple qui doute de plus en plus du verbe de ses dirigeants.

Ce quatrième élément de constat ne peut être passé sous silence alors que des voix autorisées croissantes de la majorité appellent à un changement de cap et que d'autres voix versent dans une germanophobie hasardeuse.

 

Le cinquième élément de constat requiert de prendre pour chaîne d'arpenteur une unité décennale. 1989, chute du mur de Berlin. De 1990 à 2000, efforts du peuple allemand pour réussir sa réunification et la préparation du passage à l'euro. 2000 à 2010 : adhésion claire aux idées fondatrices de la monnaie unique. Depuis plusieurs mois, réticences croissantes de l'ensemble de la classe politique et montée d'un parti anti-européen : " Alternative pour l'Allemagne ".

Depuis plusieurs semaines, des prises de parole très affirmées de la Chancelière au regard de la politique de ses partenaires. Admonestation voire immixtion claire.

Amèrement, il faut ouvrir les yeux, l'heure de vérité ( en hommage à l'émission du regretté François-Henri de Virieu ) approche pour l'Europe et il n'est pas exclu qu'après avoir laborieusement évité que des pays vulnérables ne soient en défaut, il se pourrait que cela soit l'Allemagne et ses pays satellites ( Hongrie, Tchéquie, Autriche, etc ) qui décident de quitter la zone euro. Avec d'autant moins de difficultés que l'Allemagne a déjà bénéficié du " fly to quality ", c'est à dire d'un report de flux massifs d'épargne vers des obligations allemandes.

Certains en France vous diront que si l'Allemagne " sortait ", nous pourrions retrouver des marges de manœuvre ce qui revient à oublier que nous importons près de 60% de ce que nous produisons et consommons. En cas de décrochage ( dévaluation ) de "notre" euro, les conséquences seraient redoutables. A dessein, j'ai recours au terme boursier " d'Hindenburg Omen " qui se réfère à l'accident du Zeppelin en 1937 ( le 6 Mai ) et qui vise à décrire une situation où le marché, suite à plusieurs facteurs, subit une baisse significative.

 

Le sixième élément concerne l'Etat et sera volontairement allusif. A-t-on le sentiment et les preuves quantifiées de l'effort de 10 milliards d'économies annuelles annoncées et promises avec solennité ?

Nous n'avons pas encore toutes les données et il est hâtif de conclure mais à lire certains experts, comme aurait dit le truculent leader de la CGT Henri Krazuki dans son apostrophe célèbre : " le compte n'y est pas ! ".

 

Le septième élément qui découle du précédent signifie que la crise va alourdir les charges publiques ( moindres recettes fiscales, augmentation des dépenses sociales ) et poser une nouvelle fois la question du seuil d'acceptation du niveau de nos prélèvements obligatoires. Sujet délicat qui pousse à valider notre hypothèse de la présence d'un cycle de Juglar qui s'étale sur une période de 7 à 11 ans. Or 2008 + 7 = 2015 est déjà une quasi-certitude. En effet, quand bien même l'hypothèse actuellement retenue de 1,2% de croissance en 2014 se vérifierait, il faut garder à l'esprit que notre économie détruit des emplois ( solde net ) en-deçà de 2 à 2,5% de croissance. Comme l'a récemment déclaré Henri Sterdyniak ( OFCE ), il n'y a pas, à ce stade, de raisons d'être optimistes pour 2014.

 

Le huitième élément est arithmétique comme le sont en analyse boursière les vagues d'Elliott : 2013 étant difficile, une légère amélioration en 2014 ne porterait ses fruits qu'en 2015. Autrement dit, le lecteur retrouve ici le titre de cette contribution et cette sombre prospective triennale.

Il ne s'agit pas de verser dans l'idée du déclin français : il s'agit seulement de regarder posément la juxtaposition que l'Histoire nous inflige : crise de l'offre, crise de la demande, crise de compétitivité, quasi-crise politique et de leadership, crise de la structure sociétale.

 

Le neuvième élément de constat que je soumets à votre réflexion concerne le brassage important que la crise et la société moderne imposent à nos existences d'Européens.

Familles recomposées, " melting-pot " issu des flux migratoires, mobilité géographique subie, etc, sont des variables conséquentes.

Le sociologue Maurice Halbwachs, adepte de l'école de Durkheim, a écrit : " Il nous paraît contradictoire de supposer qu'une classe existe sans prendre conscience d'elle-même. Appeler une classe un ensemble d'hommes et de femmes, dans lequel une conscience de classe ne s'est point développée et ne se manifeste pas, c'est ne désigner aucun objet social, ou c'est désigner une classe en voie de formation qui n'existe pas encore ". ( Psychologie des classes sociales ).

Selon notre approche, la crise accélère l'émergence d'une nouvelle classe sociale qui sera pour partie issue du concept désormais fourre-tout de classes moyennes.

 

Au terme de ces neuf éclairages qui conduisent à une certaine gravité, il faut conclure en ayant recours à la célèbre phrase de Gramsci : " Avoir le pessimisme de l'intelligence et l'optimisme de la volonté ".

Puis il faut relire : " Par la perfection géométrique de ses cellules de cire, l'abeille surprend l'habileté de plus d'un architecte. Mais ce qui fait la supériorité de l'architecte le plus médiocre sur l'abeille la plus experte, c'est qu'il construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche "  ( Karl Marx ).

 

Oui, fondamentalement la crise est une souffrance sociale et une suite de défis économiques et financiers. Ne peut-on pas prendre le pari sur l'homme qu'il va savoir innover et bâtir une sorte de Via Appia pour que nous puissions nous éloigner de ce chaudron ?

" Logiquement, la crise devrait au moins remettre en cause la macroéconomie et l'économie financière. La première a manifestement trop cru à l'efficience des marchés et est restée obnubilée par l'inflation sans voir la bulle des actifs financiers ".  Cette citation est extraite du pertinent article de Frédéric Lemaître paru dans " Le Monde " du 5 septembre 2009 sous le titre explicite : " La crise remet en cause le savoir et le statut des économistes ".  Effectivement.

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