05/05/2013

Espagne : récession et régressions.

Espagne : temps de récession et de régressions plurielles. Depuis un an, la France inquiète plusieurs de ses partenaires ( Royaume-Uni, Allemagne ) notamment par la lisibilité incertaine de sa politique économique et par ses atermoiements face aux nécessaires réformes structurelles : décentralisation, dépendance, retraites, etc. Mais, à bien regarder l'Europe, l'Espagne est aussi et hélas un véritable foyer d'inquiétudes. Et de régressions.

 

Nous sommes tous assez avertis pour avoir compris que la situation espagnole est sérieuse ne serait-ce que lorsque nous entendons que plus de 27% de la population active est sans-emploi, soit plus de six millions de personnes.

Mais cette compréhension du marasme économique est souvent imparfaite : le Royaume traverse une véritable récession qui se sert des structures économiques comme de la pâte à modeler.

1 ) Une récession plus déstructurante qu'analysée en première lecture :

Au départ de cette chute massive d'activité dans certains secteurs – notamment dans l'immobilier et la construction -, certains économistes se sont réfugiés derrière la notion assez confortable de bulle. Il y avait eu surinvestissement dans ce secteur et bulle spéculative d'où une correction d'autant plus sévère que de très vastes programmes immobiliers avaient été lancés.  Des mois après, chacun doit constater que les accessions à la propriété se font rares à l'inverse des décisions judiciaires d'expulsion. Or celles-ci sont ordonnées à l'issue de litiges où les banques sont elles-mêmes devenues propriétaires des logements suite aux impayés. Compte-tenu de certains mouvements sociaux anti-expulsions et de décisions judiciaires moins mécaniques et plus pondérées, les banques se retrouvent désormais davantage contraintes de déprécier des actifs.

Cette variable de dépréciation des actifs détenus par les établissements financiers ibériques est une clef de la compréhension du risque majeur que constitue la situation de l'économie espagnole. Par tendance naturelle ou sur ordres, tous les comptes n'ont pas été passés " à la paille de fer " et des surprises négatives d'envergure sont envisageables. Il y a un an, le 9 mai 2012, Bankia affirmait n'être en impasse que de 5 milliards d'euros. Après des audits complémentaires, avant le 25 mai 2012, Bankia confiait son besoin immédiat de 20 milliards de liquidités d'où le blocage et la nationalisation partielle, à la hâte, du 4ème établissement bancaire du pays.

Le taux de créances douteuses de CaixaBank est ainsi passé de 5,25% à 9,4% cette année tandis que Bankia atteint le chiffre préoccupant de 13%.

Du fait des engagements hors-bilan, véritable habitat troglodyte pour passifs non recensés, du fait des créances non exhaustivement dépréciées dans les actifs circulants, du faits des participations croisées non clairement visualisables au sein des immobilisations financières, le système bancaire espagnol relève de trop d'incertitudes.

Des centaines d'agents économiques français savent que les banques espagnoles ont longtemps fait passer le commercial avant l'analyse des risques et bien évidemment une telle démarche est coûteuse lorsqu'il y a retournement de conjoncture.

Or la question qui aggrave le risque espagnol vient précisément de l'étirement dans le temps de cette chute d'activité, de cette récession accrue de surcroît par un plan d'économies publiques d'évidence trop brutal ( plus de 65 milliards d'euros ) qui n'a pas laissé d'oxygène à bien des secteurs.

L'Espagne traverse une vraie contraction de crédit ( " credit-crunch " ) et la confiance est évanouie dans des centaines de dossiers. Il faut dire que la confiance a parfois été mise à rude épreuve. Alors président de Banesto ( acquise depuis par Santander ), Monsieur Alfredo Saenz a été jusqu'à déposer une plainte reconnue sans fondement contre des clients dans le but d'encaisser des crédits qualifiés d'impayés. Ce type d'écart, ce manquement à l'éthique, ne peuvent laisser sans état interrogatif sur le système qui fût celui d'Europe le plus unitairement lourdement pénalisé par le scandale initié par Bernard Madoff ( 2,3 milliards de pertes pour Santander ).

Selon notre analyse, le système bancaire espagnol n'a pas levé le voile sur certains dossiers et n'est pas en état de contribuer à la reprise dans le pays. Comme d'autres facteurs, il participe d'une récession nettement plus déstructurante que prévue qui altère la viabilité de nombre d'entreprises y compris des firmes traditionnellement saines.

Face à cette altération méso-économique sérieuse, l'Espagne vit donc – hélas – plusieurs foyers de régressions.

2 ) Déclassement social et économie informelle :

Les modifications de l'indemnisation du chômage récemment votées et d'autres mesures n'ont guère atteint leur but. La situation de l'emploi est calamiteuse et le travailleur espagnol sait que chômage rime avec déclassement social. On perd un emploi : on cherche un petit boulot.

Pire, comme l'indique régulièrement le président de l'ATA ( association des travailleurs autonomes ) Monsieur Lorenzo Amor, le nombre de travailleurs clandestins ne cessent d'augmenter. Les murs des grandes villes se couvrent d'affichettes qui proposent des petites offres de services. La crise est telle que la police se montre bienveillante face à ce travail au noir.

Ainsi la première régression sociale que connait l'Espagne est ce chômage de masse escorté par ce déclassement social et par ce recours contraint à des jobs relevant de l'économie informelle où les mots de taux de l'heure et loyauté sont souvent difficiles à rencontrer. D'aucuns accepteraient de travailler, dans le bâtiment, pour un euro de l'heure ce qui en dit long sur la profondeur de la régression.

Corollaire de ce qui précède, l'Etat est aussi le grand perdant en manque à gagner sur ces volumes de recettes fiscales. Certains économistes espagnols évaluent l'économie informelle à plus de 200 milliards d'euros et les évaporations de rentrées fiscales à 50 milliards d'euros.

Pour le travailleur espagnol, responsable d'une famille et sans emploi, la fameuse phrase de Deng Xiaoping fait malheureusement sens : " Peu importe que le chat soit gris ou noir, pourvu qu'il attrape des souris ".

Oui, la crise espagnole condamne le facteur travail à recourir à des pratiques dignes d'expédients et ceci risque de structurer l'économie ibérique de la décennie à venir.

3 ) Grille des salaires et nouvelles conditions de vie : restrictions et émigration

L'ampleur de l'austérité a conduit à une révision à la baisse de la grille des salaires. Les chiffres sont encore incertains ( de l'ordre de 4 à 5% selon les sources ) mais le fait est là. En conséquence – pour une fois favorable – les exportations espagnoles ont augmenté ( singularité positive dans la zone euro ) et ainsi le déficit commercial a baissé de 68% en février 2013 par rapport à l'année précédente. Ce qui semble une information constructive est à nuancer sans délai par le fait que les importations ont baissé de près de 10%. Autrement dit, l'amélioration du solde vient de la tonicité évanouie de la demande domestique.

La régression de la grille des salaires a d'évidence un impact direct sur la propension à acheter de nos voisins d'outre-Pyrénées et cette amélioration du commerce extérieur est typiquement un " faux-ami" qui masque la vivacité de la crise.

Au demeurant, cette vivacité affecte profondément la société espagnole qui subit un exode des cerveaux. Des ingénieurs partent vers la Finlande ou la Norvège. D'autres vers le Brésil. Etc. Les derniers chiffres rendent amers : l'Espagne a vu sa population baisser de près de 300.000 habitants et cette tendance est annoncée comme durable par les démographes.

Près d'un jeune sur deux étant au chômage, il est urgent de noter qu'il ne s'agi pas seulement de départ de travailleurs immigrés de faible qualification mais aussi de jeunes diplômés comme évoqué supra. Cette hémorragie encore contenue est un foyer de régression qui ne peut que plonger dans un embarras : un pays qui voit ses talents partir a nécessairement moins d'avenir. Pour d'autres motifs, la France n'est pas complètement épargnée par ce mouvement par lequel les travailleurs les plus dynamiques s'expatrient. Souvent à titre irréversible.

4 ) Les relâchements de l'Etat de droit et la régression du canevas public

Dans l'Espagne de 2013, bien des tabous semblent autorisés à tomber dans un fracas qui choque l'entendement. Ainsi, bien au-delà des habitudes françaises contestables ( que le Haut conseil des finances publiques a désormais pour mission de réguler ), les prévisions de croissance ou de déficit sont tordues à l'extrême de leur plausibilité. Concrètement, le gouvernement de Monsieur Rajoy a annoncé fin avril un déficit de 5,5% du PIB en 2014 là où le FMI l'estime à 6,9% et les prévisions de la Commission européenne le chiffre à 7,2%.

Cette divergence d'analyses, ce grand écart n'est pas de nature à rassurer les créanciers de l'Espagne et à adresser des signaux clairs aux agents économiques. Comme a été contrainte de l'affirmer l'agence Moody's ( 9 avril 2013 ) : " les révisions répétées des chiffres, ajoutées au manquement répété aux objectifs fixés, détériorent clairement la crédibilité du plan de rigueur espagnol ".

Selon les propres prévisions du gouvernement espagnol, la dette devrait s'élever à 96,2% du PIB en 2014, 99,1% en 2015 et 99,8% en 2016. Si techniquement ce dérapage est compréhensible et reflète la violence de la récession, il n'en demeure pas moins que l'on ne peut que songer aux efforts de ce grand peuple – héritier de Charles Quint ou des Républicains de 1936 – qui vont concéder tant d'efforts pour un si piètre résultat macro-économique. A l'injustice sociale décelable vient se coaguler l'injustice sociétale quantifiée.

Au terme de nos travaux, nous estimons qu'il y a une sorte de régression du canevas public en Espagne : des lois protectrices peuvent désormais être balayées au nom d'une hypothétique efficacité face à la crise. Il en est ainsi des lois sociales mais aussi d'autres pans de la société comme la remise en cause ( vote début mai ) par le Parlement espagnol de la loi de protection du littoral de 1988. Des dizaines de violations réalisées de cette loi vont être englouties à jamais par le nouveau texte et ce n'est pas une avancée écologique ou juridique. Mieux c'est une forme de prime à la violation généralisée des normes progressivement accomplies par une foule de spéculateurs et autres opérateurs cupides. Cette situation valide pleinement l'adage : " Quic quid multis peccatur insultum " Lucain, Pharsale : V 260 : ( " Tout délit commis par une foule est assuré de son impunité " ).

En dix ans des kilomètres de côtes auront été recouvertes de construction sans harmonie ni véritable consentement local. L'heure n'est pas à ce bilan dans le Royaume mais tôt ou tard il surgira tant les excès ont parfois été manifestes.

La régression du canevas public s'applique aussi, selon notre approche, à l'étonnant dialogue entre les régions et l'Etat central. Des chiffres d'endettement fort malléables circulent là aussi et il est difficile, y compris pour l'INE ( Institut national espagnol de la statistique ) de mesurer la réalité des endettements locaux. A l'instar de notre pays ( voir question des emprunts toxiques des collectivités territoriales ) et au risque de démentir un célèbre propos : " Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà " Blaise Pascal, Pensées 294.

C'est d'ailleurs tout ce flou qui donne, entre autres, des envies de pleine indépendance à la Catalogne qui est une région dynamique et très en pointe. Si cette éventualité devait se matérialiser, c'est un puzzle public ibérique fragmenté qui pourrait naître sous nos yeux ébahis.

Enfin, dernier point concernant le canevas public, il faut citer la montée d'une forte insatisfaction populaire ( et non populiste ). Cantonnée à un mouvement des " Indignés " cher à feu Stéphane Hessel, désormais c'est de tout le pays que montent les vibrations d'un grondement populaire. Des mouvements comme " En pie ! " ( " Debout " ) veulent " assiéger le Parlement " et obtenir " la chute du régime pour l'ouverture d'un processus de transition vers un nouveau modèle d'organisation politique, économique et social, réellement juste et solidaire ".

Selon le Centre de recherche sociologique et d'autres observateurs, la corruption est – derrière le chômage – le deuxième centre de préoccupation des Espagnols et c'est un signe de délitement du canevas public. Soit c'est exact et c'est grave. Soit le peuple est dans l'erreur et il est urgent de lui démontrer.

Il y a plus de trente ans, le Doyen Georges Burdeau aimait à citer – dans son " Traité de Science politique " - l'analyse de Jean-Jacques Rousseau selon laquelle la démocratie pouvait confusément verser dans l'ochlocratie. Dans le livre III, chapitre X du " Contrat social ", Rousseau définit l'ochlocratie comme " une dégénérescence de la démocratie " et " une dénaturation de la volonté générale qui cesse d'être générale dès qu'elle commence à incarner les intérêts de certains, d'une population et non de la population toute entière ". Cette captation du pouvoir au profit d'intérêts choisis n'est pas une question à taire pour qui songe à l'Etat ibère.

L'ochlocratie est un terme obscur et peu usité mais la réalité qu'il recouvre est-elle si négligeable : rien n'est moins sûr.

Evidemment, cette conclusion de lucidité sur les aléas du canevas public ne saurait s'achever sans une référence à un autre Doyen, en l'occurrence le constitutionnaliste Maurice Hauriou, qui sût écrire avec sagacité : " L'Etat est un sommet d'où l'on ne peut que redescendre ".  ( " Le pouvoir politique et l'Etat ", Page 208 ).

En matière économique, le sommet de la crise ibérique a-t-il été atteint ? Rien n'est moins certain d'où l'objet de cette contribution. En matière sociétale l'abattement d'un peuple peut se muer en vif mécontentement : derrière le silence de sublimes toiles du Prado vibre assurément un peuple à qui beaucoup d'efforts sont imposés.

 

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