09/11/2012
Espagne crise finance inflation récession

L’Espagne incertaine

L’Espagne incertaine

L’Espagne est une noble Nation à qui l’Histoire accorde sa reconnaissance et son rang. Ce pays peut donc être le dos droit face à la crise qu’il traverse à l’inverse de sa population qui a de plus en plus le dos vouté par le poids des difficultés de la vie quotidienne.

Ce hiatus entre le sillon historique majeur dont est issu l’Espagne et la crise sociétale chaque jour plus profonde n’est pas de bonne augure. Dans la graduation de la rébellion sociale, nous sommes désormais loin du seul mouvement des « Indignés » qu’aurait pu analyser Pierre Bourdieu ou que pourrait commenter le Professeur Alain Touraine ( voir « Le désir d’histoire » ). S’agissant de ce dernier, rappelons la surprise du président de jury de sa soutenance de thèse ( l’éminent Raymond Aron ) qui en 1964 vit donc le jeune Alain Touraine finir son propos par la diction d’un poème espagnol.

Loin des analyses sociologiques, l’action est devant nous : la pression de la rue s’accroit de mois en mois tandis que le Gouvernement Rajoy ne veut pas prendre la mesure authentique de la dégradation de la situation financière des banques mais aussi des Régions.

 Au terme de notre analyse, nous estimons que l’Espagne a sa place dans la zone Euro et évidemment dans l’Union européenne. Avoir sa place sur le long trend historique ne signifie pas traverser des mers de tranquillité. D’ici un semestre, et peut-être même un peu avant, l’Espagne va voir sonner l’heure des grandes complications.

Le besoin additionnel de fonds propres pour les banques

Les banques ont été assez silencieuses sur l’ampleur de leurs risques jusqu’au milieu de l’année 2012. Puis, au fur et à mesure que s’approchait la date de parution légale de leurs comptes, elles ont dû admettre leurs besoins de fonds propres sous une première forme, c’est à dire celle de leurs nécessaires recapitalisations.

Dans toute l’Union, les obligations issues des Règlementations Bâle II et Bâle III conduisent obligatoirement à un renforcement des fonds propres. La première complication espagnole est venue du montant imprévu des besoins imposés par la situation. Les banques espagnoles n’avaient pas été rigoureuses dans leurs crédits aux secteurs de la construction et de l’immobilier pas davantage que dans leur molle politique progressive de dépréciations corrélées à la récession qui atteint, hélas, le pays. Le cas emblématique de Bankia, quatrième banque du pays, a révélé des manques en fonds propres beaucoup plus significatifs qu’envisagés. Comme chacun sait, une tranche de 100 milliards d’Euros a été habilement négociée par l’Espagne auprès de l’Union : montant supposé être affecté aux seuls capitaux propres et « une fois pour toutes ».  De manière véritablement préoccupante, il appert des derniers bruits et projections que Madrid serait sur le point de demander une nouvelle tranche d’aide pour ses banques. Ce qui pourrait d’ailleurs poser une question juridique puisque le MES n’a pas encore été ratifié par l’ensemble de ses pays signataires.

Rappelons que ne pas soutenir les banques ibériques reviendrait, par exemple, à plonger dans un rouge écarlate les comptes du Crédit Agricole déjà embarrassé par ce qu’il faut bien appeler son aventure grecque. La complication sur les fonds propres des banques se dresse donc devant le système bancaire espagnol et par extension français. Oui, l’Espagne est ici incertaine.

La nécessité urgente de liquidités pour le système bancaire

Mais en fait, si l’on examine certains éléments des états bilanciels des banques espagnoles, on découvre qu’il ne s’agit pas seulement d’une question de recapitalisation mais de la qualité générale des créances détenues par lesdites banques. La paille de fer n’a pas été passée chez tous leurs clients et par conséquent certains bilans bancaires ne donnent pas encore une image fidèle et sincère de la situation. La politique de distribution de crédit des banques espagnoles n’a pas été marquée, dans la dernière période, par une situation rectiligne et désormais, ce sont les affirmations comptables partielles qui ne sont pas marquées de rectitude. Des engagements hors-bilan ( en devises, par exemple ) sont minorés. Des créances dites douteuses sont connues pour être irrécouvrables, etc. De ce constat regrettable, on peut estimer qu’une nouvelle aide sera indispensable car le système va avoir un besoin confirmé de liquidités et plus seulement de fonds propres ce qui renforce le risque et raccourcit les délais d’intervention. Cette deuxième complication liée à la première est sincèrement grave car le « window-dressing » consistant à masquer la réalité de la friabilité pourrait entraîner des défauts de paiement proportionnellement aussi pénalisants que celui de la banque Lehman Brothers en 2008 aux Etats-Unis d’Amérique. Parlant de l’Amérique, des fonds spéculatifs spécialisés en rachats de dettes à prix cassés ont déjà envoyé leurs meilleurs limiers à Madrid ou Barcelone. Idem pour ceux spécialisés dans l’immobilier qui vont pouvoir acquérir pour un dixième de la valeur certains programmes de construction très bien placés lorsque la croissance reviendra.

L’irruption des Régions autonomes

Nombre d’observateurs ont souligné, in concreto, l’amélioration des transports espagnols : routes, autoroutes, équipements publics, etc. Tout ceci a eu un coût important et a souvent été financé par l’emprunt dans les Régions autonomes. Cette politique audacieuse et souvent intelligente de modernisation du pays se heurte désormais au calendrier des remboursements : aux échéanciers alors même que les rentrées fiscales sont nettement moindres. Des chiffres non vérifiables circulent selon les sources mais chacun cale les besoins de financement des Provinces à un niveau situé entre 150 à 220 milliards d’Euros. L’exemple de la Catalogne qui a officiellement appelé l’Etat à l’aide est révélateur de l’ampleur du risque et de la profondeur de cette complication décentralisée.

La situation pécuniaire de l’Etat

En-dehors de toute considération politique, l’analyste est un peu perdu par le déploiement de la stratégie du Chef du Gouvernement Rajoy. Pendant des mois, il a été dit qu’une rigueur budgétaire suffirait et que l’Espagne, Nation fière, n’irait rien quémander à quiconque. Finalement, après plusieurs volets d’austérité ( dont le total dépasse 65 milliards d’Euros ce qui semble politiquement et techniquement intenables ), la récession est là et le recul de l’activité entraîne bien évidemment un fort tassement des ressources fiscales. Il serait aisé de dire ici qu’il était prévisible que l’Espagne n’échapperait pas à un plan de soutien et que les marchés l’avaient anticipé. Notre propos sera différent : pourquoi avoir tant attendu ?  Des milliards ont été empruntés à des taux quasi-prohibitifs ( supérieurs à 7% pour des prêts à 10 ans ) , des milliers de gens frôlent le dénuement et nul ne voit le dénouement de la crise sociale des «  Indignés » ( terme repris dans la rue depuis le livre de Stéphane Hessel ). Pire des complications : nul n’a une véritable idée des besoins de l’Etat pour pallier ses difficultés pécuniaires. Même avec une variation de 50 milliards ( ! ) comme marge technique, nous refusons d’avancer un chiffre car la gestion Zapatero alliée à la volonté d’afficher une placidité de M. Rajoy rendent abrutie la première des calculettes. Les mois qui viennent nous diront ce que demande le pays de manière formelle et les contreparties qu’un peuple fourbu devra accepter. Là aussi, l’Espagne est incertaine.

Inflation et récession = Slumpflation

Banques, Régions autonomes, Etat sont en crise financière et dans des proportions encore floues ce qui matérialise trois complications. Une quatrième complication plus insidieuse et technique est venue s’ajouter aux perspectives difficiles. Il s’agit de l’apparition de l’inflation qui ressort de la lecture attentive des chiffres publiés par l’Ine ( Institut national de la statistique espagnol ) : 1,8% en Juin, 2,2% en Juillet, 2,6% en Août et 3,4% en Septembre. Ceci démontre que la récession n’entraîne pas nécessairement la déflation ( baisse des prix ) mais qu’elle peut générer une épargne de précaution ( peur du lendemain et épargne «  la plus forte possible ») et, en même temps, des comportements opportunistes sur les prix pour ceux qui le peuvent ( voir exemple des produits alimentaires manufacturés en France depuis un an...). En économie, cette simultanéité d’inflation et de récession a un nom issu des années 70 : la slumpflation. Cette complication n’est pas à négliger car les expériences des pays qui ont connu la slumpflation ( Royaume-Uni ) rapportent que ce phénomène a été un mouvement pluri-annuel et non un simple épisode de quelques mois. Hors secteur immobilier où tout se brade, des tensions inflationnistes significatives se font jour. Là encore, l’évolution de l’Espagne est incertaine.

Les trois déclarations des deux «  Mario »

A côté de cette quatrième complication à forte connotation négative, il est impératif de noter un tournant issu des propos du Président de la Banque centrale européenne. Monsieur Mario Draghi a en effet déclaré ( au journal français Le Monde ) que les contribuables avaient déjà fait beaucoup pour le redressement des comptes et qu'il fallait désormais envisager d'en appeler aux créanciers de premier rang. En clair, la sécurité nominale des créances est clairement attaquée par ce propos tenu le 22 Juillet dernier qui ouvre clairement la voie à des abandons partiels de créances, à des renégociations temporaires de dettes souveraines ou des palliatifs transitoires telles que des conventions d'anatocisme. Objectivement, c'est un tournant capital : que le premier grand argentier de notre zone monétaire brise le tabou de la sécurité du statut du créancier est une prise de position essentielle. Immense perspective de bouffée d'oxygène pour la Grèce, l'Espagne et l'Italie, cette déclaration va poser de véritables difficultés aux comités d'audits de certaines banques européennes ( ou autres ) qui ont réalisé des prêts à l'Espagne. Devront-elles loyalement les déprécier ? Quels impacts sur leurs propres comptes ? Le tournant issu des dires de Monsieur Draghi pourrait bien compliquer le devenir d'établissements comme – une fois encore - le Crédit agricole impliqués dans les trois pays du Sud précités.

Parallèlement à cette déclaration importante du Président de la Bce, il convient de rappeler ici deux déclarations de Monsieur Mario Monti ( Président du conseil italien et ancien Commissaire européen ). Souvenons-nous tout d’abord de ces propos selon lesquels "sans croissance, la discipline fiscale est insoutenable" ( Mai dernier ). Inutile d’épiloguer, on voit bien l’effet de ciseaux qui atteint l’Espagne. Plus récemment ( le 5 Août ), Monsieur Mario Monti a – par ailleurs - déclaré officiellement qu’il ressentait que les pays du Nord de l’Union étaient de moins en moins enclins à vouloir aider les pays du Sud et que cela était une véritable préoccupation pour lui. Effectivement, ce sentiment de dire «  basta, ya ! » à l’aide pour le sud est un sentiment croissant parmi les opinions publiques. Si Mario Draghi a ouvert une voie intéressante, la voix de Mario Monti doit être entendue et leurs trois déclarations sédimentaires constituent une complication de taille pour l’Espagne.

La situation du Royaume est périlleuse et l’heure des complications a sonné au moment où nul ne peut oublier un fait qui pourrait être résumé avec le style du tribun Jean-Luc Mélenchon : les gens n'en peuvent plus, beaucoup ne s'en sortent déjà plus.

Face à certaines récentes déclarations du pouvoir central de Madrid en Octobre – qui frôlent le déni pour nombre d’économistes – laissons la conclusion à Guillaume Apollinaire ( in Le Bestiaire ) :

« Incertitude, ô mes délices

Vous et moi nous nous en allons

Comme s’en vont les écrevisses

A reculons, à reculons. »

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